Blog Post

Super contre anti-héros

Pour réaliser notre dossier consacré à “La face cachée des super-héros” dans notre n° S03E02, nous avons fait appel à deux experts en comics, Alex Nikolavitch et Jean-Marc Lainé, auteurs respectivement de Mythe & Super-Héros et Frank Miller, Urbaine Tragédie. Tous deux sortis la semaine passée aux Moutons Électriques, ils offrent deux regards passionnants - mais fort différents - sur la BD américaine.

DESCENTE DANS LE NOIR Honneur à Frank Miller, Urbaine Tragédie, de Jean-Marc Lainé. L'auteur a roulé sa bosse, c'est peu de le dire. Dessinateur et scénariste lui-même, il a également dirigé la collection Angle Comics chez Bamboo et, entre une traduction ou un projet personnel, il trouve encore le moyen de donner quelques conférences ou de concevoir des ouvrages didactiques. Ici, il s'attaque à un mythe, Frank Miller, auteur libre et inspiré mais parfois accusé des pires maux. Lainé va retracer son parcours et l'analysera sans lui épargner aucune critique. Une possible homophobie est ainsi évoquée, tout comme un soupçon - bien fragile mais dans l'air du temps - de sympathie fasciste. Heureusement, il n'est pas question ici de s'enflammer dans une défense acharnée ou une mise à mort savamment étudiée mais au contraire de trouver, dans les œuvres, les arguments et exemples qui confirment ou mettent à mal certaines idées reçues. À ce niveau, l'exercice est mené de main de maître. Toutes les œuvres phares sont bien entendu abordées (notamment les incontournables Dark Knight, 300 ou Daredevil) mais certains travaux plus confidentiels sont également décortiqués, tout comme d'ailleurs les tentatives de Miller, peu concluantes, de s'attaquer au septième art. Le style est agréable, le propos sensé et, bien que certaines mises en cause de l'auteur puisse paraître bien exagérées, leur traitement est on ne peut plus objectif et apporte de réelles réponses argumentées. Une très agréable plongée dans un univers sombre et riche.

AMERICAN HEROES Le second ouvrage, Mythe et Super-Héros, d'Alex Nikolavitch, aborde une thématique bien plus large. L'auteur est, là encore, un spécialiste du genre. Il est notamment connu pour ses traductions et scenarii. Ce qu'il propose ici n'est rien d'autre qu'un ambitieux voyage à l'intérieur du mythe super-héroïque. L'entreprise est risquée mais instructive. Nikolavitch fait appel à de très nombreux personnages et séries, évoquant par la même occasion les bases du genre, comme les origines, les archétypes ou encore la mort des héros. Une grande partie de l'essai est également consacrée à une étude comparée, fort pertinente, entre les styles de ces deux incroyables créateurs d'univers et de personnages que sont Jack Kirby et Steve Ditko (une dichotomie que l'on retrouvera même dans des autoportraits, reproduits dans l'ouvrage et dans lesquels apparaissent déjà symboliquement les différences d'approche). D'autres éléments propres aux comics sont évoqués, comme la difficulté de conserver sur le long terme modernisme ou accessibilité. Si une petite chronologie, utile, complète l'essai, il est toutefois possible que le néophyte puisse se sentir par moment un peu perdu dans de bien secondaires considérations alors que le lecteur un peu rompu aux codes super-héroïques pourra être surpris par certains partis pris (notamment la conclusion, montrant ce qui ne peut définir le genre grâce à quelques exceptions connues au lieu de tenter justement de trouver le dénominateur commun de personnages qui, bien que différents sur des détails, se ressemblent tous). Une lecture moins facile d'accès mais apportant son lot de questionnements (et enrichie de nombreux exemples).

BILAN : LE DOC ET LE GÉNÉRAL Au final, nous voilà devant deux approches radicalement opposées et tout aussi valables. D'un côté, Lainé, qui officie avec le calme et la prudence calculée d'un légiste disséquant son cadavre et en tirant de précieuses informations, de l'autre, Nikolavitch, délaissant la chair morte pour embrasser d'un regard parfois personnel un vaste champ de bataille duquel il isole les scènes lui semblant essentielles en en tirant des stratégies globales. Dans les deux cas, l'on ressort de ces lectures avec quelques références en plus, des images plein la tête et cette rare mais enivrante sensation qui vous électrise lorsque vous sentez que des gens prennent votre passion au sérieux et se l'accaparent au mieux. Conseillé(s). Cyril Durr

                           
STAFF
Force et Hodor

Comments

comments powered by Disqus