Bonus Mag : À quoi va ressembler le futur ?

-Le futur, ça sera pareil qu’avant, mais sans nous. © D.R.

En complément du sujet sur le Futur technologique dans notre dernier numéro S02E06
, Roland Lehoucq nous livre sa précieuse vision d’astrophysicien au CEA (Commissariat à l’Energie Atomique) quant aux liens entre SF et science.
Car Roland Lehoucq est également membre du commissariat scientifique de l’exposition Science et Fiction, aventure croisée qui se déroule du 21 octobre 2010 au 3 juillet 2011 à la Cité des sciences & de l’industrie de la Villette à Paris.

© P.Stroppa/CEA

GEEK LE MAG : Existe-t-il une définition précise de ce qu’est la science-fiction ?
ROLAND LEHOUCQ : Il n’y a pas de définition précise de la science-fiction, dans le sens d’une définition unique qui ferait l’unanimité parmi tous les auteurs et lecteurs de SF. En tant que scientifique, la définition qui me convient le mieux est celle d’une spéculation rationnelle sur les conséquences des avancées techniques et scientifiques sur les sociétés. Par exemple, si le clonage humain devient un service vendu, alors dans quel genre de société vivra-t-on au moment où cela se produira ?  Aujourd’hui nous savons faire du clonage d’animaux mais le clonage humain reste tabou et très contraint par notre éthique. Cependant la science-fiction, elle, n’hésite pas à franchir le pas et à envisager les conséquences sociales de cette réalité scientifique. Autre exemple plus spéculatif, s’il existe des vaisseaux interstellaires qui vont extrêmement vite, nous pouvons nous déplacer d’une étoile à l’autre en des temps humains, c’est-à-dire sans mourir pendant le voyage. On peut alors se demander quel genre de structure politique il est possible d’intégrer dans la galaxie. Je trouve que la science-fiction est la seule littérature moderne en ce sens qu’elle intègre pleinement les faits scientifiques et technologiques dans les problématiques qu’elle soulève. Elle se livre à une sorte “d’expérience de pensée” sociale, de même qu’on parle d’expériences de pensée scientifiques.

“La définition qui me convient le mieux est celle d’une spéculation rationnelle sur les conséquences des avancées techniques et scientifiques sur les sociétés.”


L’avenir de l’Humanité décrit dans la littérature SF est souvent pessimiste. Cela peut-il aider à nourrir une réflexion sur les dangers de développements technologiques incontrôlés ?
Effectivement, proposer des visions sombres du futur, c’est une manière d’alerter sur des problèmes qui se posent maintenant, ou qui se poseront dans un futur proche à partir d’évènements de notre présent. Il faut aussi reconnaître que la science-fiction est une fille de l’utopie qui avait pour rôle essentiel d’imaginer un futur idéal et de tracer le chemin partant de la réalité actuelle, qui n’est pas parfaite, pour aller vers le meilleur futur possible. À la recherche de mondes meilleurs, elle explore les cités futures, les états totalitaires ou les autres mondes pour mieux nous renvoyer à notre temps. Dans l’autre sens, c’est la dystopie – un concept selon lequel les futurs ne chantent pas – qui montre que si l’on ne fait rien, nous pourrions bien aller vers la catastrophe et comment faire pour éviter ce chemin dramatique. Dans un cas comme dans l’autre, l’idée est toujours à partir du présent essayer d’améliorer le cheminement de l’humanité au fil du temps.

“Proposer des visions sombres du futur, c’est une manière d’alerter sur des problèmes qui se posent maintenant, ou qui se poseront dans un futur proche.”

Les liens entre la recherche scientifique et l’imaginaire peuvent être très étroits. Si la science inspire la fiction, dans quelle mesure la fiction peut-elle à son tour inspirer la science ?
À ma connaissance, il n’y aucun cas où la SF ait inspiré la science. En revanche, il y a plusieurs cas ou la SF a participé à la diffusion d’idées scientifiques peu connues. Ainsi des chercheurs n’ayant pas eu la connaissance d’une idée préalable s’en sont emparés ensuite. L’exemple le plus criant c’est l’ascenseur spatial qui a été proposé par l’ingénieur russe Yuri Artsutanov dans les années 1960. Publié dans une revue russe, le concept est passé complètement inaperçu, sauf pour Arthur C. Clarke qui en fait un roman, Les Fontaines du Paradis, où il a mis en scène la construction d’un tel dispositif. Les ingénieurs de la NASA, et d’autres, ont trouvé ça incroyable, et de là ont commencé à nourrir une réflexion autour d’un objet qui serait un câble tendu entre le sol et l’espace et permettrait d’aller en orbite basse et éventuellement vers le système solaire.
La SF est vraiment un support de vulgarisation en mettant devant les yeux du public des idées de physique, même si elles sont parfois tellement déformées qu’elles en deviennent fausses. Elle joue également un rôle de “recruteur”. Beaucoup de scientifiques ont eu envie de faire de la science en regardant ou lisant de la SF, afin de faire la même chose. Mais en vrai, pas en imagination.

“La SF joue un rôle de “recruteur”. Beaucoup de scientifiques ont eu envie de faire de la science en regardant ou lisant de la SF.”


Quelle réflexion la théorie de la Singularité technologique de Ray Kurzweil vous inspire-t-elle ?
On ne sait pas si c’est réalisable, ni même si cela semble un futur possible. Mais cependant cette question attire l’attention sur le fait que les progrès vont de plus en plus vite, et qu’il semble y avoir des convergences entre des domaines a priori incompatibles. Comme la fameuse convergence entre biologie, informatique, science cognitive et nanotechnologie. Ce qui soulève des questions sur ce que sera un objet technique qui rassemblera tout ces éléments en un seul. Bien que la Singularité technologique soit fascinante, on peut d’abord se demander ce que l’on va faire avec tous ces nouveaux objets techniques. Est-ce qu’on les fait pour les faire, pour faire du commerce, ou est-ce qu’on les fait avec un but humain précis ? Est-ce qu’il faut les craindre ou ne pas les craindre ? Quels problèmes potentiels posent la convergence technologique ? Essayons de ne pas recommencer ce que nous avons fait avec l’atome. À savoir de dire qu’on le fait parce que c’est de la belle physique et finalement cela donne aussi la bombe nucléaire. D’une certaine façon il faut que les scientifiques aient aussi une réflexion sur les conséquences sociales de leurs avancées. La SF l’a déjà fait pour eux, mais elle pourrait le faire avec eux.

micro par Christophe Maillot
Photo Roland Lehoucq © P.Stroppa/CEA

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